Raoul Ruiz
Raoul Ruiz © DR
Auteur de près de quarante films, le réalisateur de Mystères de Lisbonne est mort à Paris à 70 ans.
Il passait aux yeux de certains pour un cinéaste difficile, auteur d’une œuvre peu accessible, aride, voire expérimentale. C’est assez mal connaître Raoul Ruiz que de le réduire à cette définition. Le cinéaste franco-chilien est décédé hier matin à l’âge de 70 ans d’une infection pulmonaire à Paris.
Triste nouvelle, d’autant plus inattendue que Ruiz avait des projets en cours. Deux films, semble-t-il: The Ground Beneath Her Feet et Love and Virtue . Infatigable créateur, cet exilé était né le 25 juillet 1941 au Chili. Formé au droit et à la théologie, il se passionne dans un premier temps pour le théâtre d’avant-garde. Puis il passe au cinéma. Avec succès, puisque son premier long-métrage, Trois tristes tigres , remporte le Léopard d’or à Locarno en 1969. Fiction minimaliste en noir et blanc, centrée sur trois personnages inactifs, le film pose un univers. Un cinéaste est né.
Pourtant, ses films suivants s’exportent peu. On sait que ceux-ci reflètent un engagement politique, une volonté de s’opposer au régime en cours. Militant socialiste, Ruiz finit par quitter son pays après le coup d’Etat de Pinochet, le 11 septembre 1973. Il s’installe à Paris, où il va continuer sa carrière et y signer ses films les plus emblématiques. Après Dialogue d’exilés (1974), il entame sa période au fond la plus expérimentale avec des films comme L’hypothèse du tableau volé (1979) ou Les trois couronnes du matelot (1983), produit par Paulo Branco, qui lui restera fidèle. Joint hier par téléphone, le producteur confiait son immense solitude: «C’était un énorme artiste, une source de surprise permanente. Un magicien du cinéma et un vrai héritier de Georges Méliès comme un grand visionnaire.»
Fin des années 70 - début des années 80, Ruiz continue à faire des fictions en forme de jeu de piste, avec une tendance au surréalisme et une volonté de parler de l’art sur un registre ludique. Puis il détourne le film de genre dans des œuvres comme La ville des pirates (1983) ou L’île au trésor (1985), adaptation libre de Stevenson, avec Anna Karina, Martin Landau et… Sheila. Tous ces films lui assurent une cote importante aux yeux des cinéphiles et de la critique, mais Ruiz reste en revanche méconnu du grand public.
Il en ira autrement à partir de 1995, année où il signe Trois vies et une seule mort , avec Marcello Mastroianni dans le rôle principal. Débute alors un cycle de films plus prestigieux dans lesquels le cinéaste, parfaitement intégré en France, dirige de grandes vedettes dans des métrages plus ambitieux et peut-être plus classiques. Même au sein de productions plus lourdes, Ruiz parvient à conserver sa démarche d’auteur. Dans Généalogies d’un crime (1997), il met en scène Catherine Deneuve et Michel Piccoli. Dans Le temps retrouvé , en 1999, production haut de gamme relativement fidèle à Proust, il bénéficie d’un casting éblouissant: Deneuve à nouveau, Emmanuelle Béart, Vincent Perez, John Malkovich, Arielle Dombasle, Mathilde Seigner et des dizaines d’autres. Il travaille en 2000 avec Isabelle Huppert dans La comédie de l’innocence , puis en 2001 avec Laetitia Casta dans Les âmes fortes , d’après Giono.
R uiz fait ensuite une incursion en Suisse en 2003 avec Ce jour-là . Coproduit par la Genevoise Patricia Plattner, en partie tourné en Suisse, le film peut même concourir sous pavillon helvétique au Festival de Cannes. Il remportera du reste un assez gros succès à sa sortie. Puis Ruiz retourne au Chili et y signe plusieurs films, sans pour autant oublier l’Europe. En 2005, il consacre une fiction au peintre Klimt, avec John Malkovich, puis adapte Balzac en 2008 dans La Maison Nucingen . Enfin, en 2010, il plonge dans un récit d’aventures romanesque avec Mystères de Lisbonne , film-fleuve de 4 heures 30, qui lui vaudra le Prix Louis-Delluc et un triomphe personnel, l’un des plus grands de sa carrière. C’est en somme avec cet opus majeur qu’il a fait ses adieux. De beaux adieux…
Pascal Gavillet