Quand les condoléances sont adressées... aux défunts
Sur notre site hommages.ch, les condoléances affluent. Plus de 1250 à ce jour dont de très nombreux messages adressés aux disparus. Pourquoi? Explications par deux spécialistes du deuil.
«Tu nous manques tellement, c'est si dur.» «Tu m'a apporté tellement de joies, je ne t'oublierai jamais. Mes condoléances à tes proches.» «Papa, pourquoi tu nous as fait ça? Pourquoi tu as décidé de partir?»
Ce sont là quelques phrases extraites des messages qui parviennent quotidiennement à Hommages.ch, le site d'Edipresse dédié au deuil. Habituellement, les condoléances sont destinées à réconforter familles et amis proches. Pourtant, nos internautes utilisent beaucoup cet espace pour s'adresser à celui ou à celle qui vient de mourir.
Effet de la mobilité
Si ce phénomène ne surprend pas quand il s'agit du décès d'artistes célèbres, il peut étonner en d'autres circonstances. Pas Rosette Poletti, thérapeute et présidente de l'association Vivre son deuil-Suisse romande. «C'est typique d'une société toujours plus mobile et anonyme. Auparavant, dans un village, on savait toujours qui était mort et on pouvait venir lui dire au revoir.»
Aujourd'hui on déménage beaucoup, en Suisse ou à l'étranger, on change d'emploi et de loisirs. Conséquence: on perd plus facilement le contact avec des ami(e)s d'études, d'apprentissage, des collègues de travail ou des connaissances d'associations. Apprendre leur mort par le journal ou par internet fait alors ressurgir souvenirs et émotions, ainsi que le besoin de les exprimer. Et comme ces internautes ne pourront peut-être pas se rendre au service funéraire ou que la famille a préféré l'intimité, reste internet pour dire un dernier au revoir.
«L'expression du manque devient publique»
Ces messages aux disparus, conjoints, enfants ou amis proches en écrivent pourtant beaucoup, eux aussi. «C'est également l'expression du manque, indissociable depuis toujours de la mort, constate Marie-Frédérique Bacqué, professeur de psychopathologie à l'Université de Strasbourg et auteure de plusieurs ouvrages sur le deuil. Il est encore plus fort quand la mort est ressentie comme injuste dans le cas d'un suicide ou du décès d'un enfant, par exemple. Mais ce qu'il y a de nouveau, c'est qu'il se manifeste publiquement. Que ce soit dans les cérémonies funèbres ou maintenant par le biais d'internet.»
Pour cette spécialiste, «c'est merveilleux que les gens osent adresser ouvertement ces messages et ne le fassent plus seulement au cimetière ou chez eux, en cachette».
Un usage positif d'internet
Rosette Poletti juge, elle aussi, cette évolution «très positive». «Cet usage d'internet donne la possibilité de clore l'histoire que les gens ont eue avec la personne décédée et beaucoup en profitent pour lui dire merci.»
Et que dire des messages, rarissimes, il est vrai, où se manifestent des rancoeurs? «Si la rancune n'est pas trop négative, pourquoi pas? Ce type de message a peut-être aussi son utilité, estime Rosette Poletti. On dit souvent que tout s'efface devant la mort; ce n'est pas vrai.»
Anne Kauffmann