Un enfant non né, c’est faire le deuil d’un avenir
Nombre de grossesses s’interrompent durant les premières semaines de gestation. Ces interruptions sont encore de 5% entre 12 et 24 semaines, et de 1 à 2% durant les trois derniers mois. L’enfant perdu a une existence légale dès la 22e semaine ou à partir d’un poids de 500 grammes.DR
Perdre un enfant avant ou à la naissance peut chambouler une vie de couple et de famille. Depuis douze ans, l’association Agapa offre un soutien aux parents vivant ce drame. Elle vient aussi de publier un livre de contes. Explications et témoignage.
Faire son deuil d’un être cher n’est jamais facile. Lorsqu’il s’agit d’un enfant que l’on perd avant ou durant l’accouchement, ce processus est encore plus complexe. Car il ne s’agit pas de faire le deuil d’un être chéri avec lequel on a des souvenirs, mais d’un avenir, «de toutes les choses qui ne se sont pas passées, de toutes les projections qui ne se réaliseront jamais», explique Sandrine Limat Nobile, psychologue à l’association Agapa Suisse romande.
Depuis douze ans, Agapa offre une oreille attentive aux personnes confrontées à ce drame. Que cette douloureuse expérience se soit produite dans un passé récent ou il y a de nombreuses années.
Car si les maternités offrent de plus en plus souvent un soutien aux parents vivant un deuil périnatal, tel n’a pas toujours été le cas. Et nombre de familles ignorent parfois jusqu’aux raisons qui les ont privées de leur enfant.
D’un extrême à l’autre
«Avant, on ne comprenait pas à quel point c’était douloureux, explique le professeur Patrick Hohlfeld, chef du Service de gynécologie et obstétrique du CHUV, à Lausanne. Il y avait une attitude d’évitement, on pensait même rendre service aux parents en leur disant qu’il fallait oublier.» Le médecin invite d’ailleurs les personnes confrontées à cette situation à s’adresser à leur maternité pour obtenir des informations.
Après ces années de déni, «on est tombé dans l’extrême inverse, poursuit le médecin. C’était une quasi-obligation, pour les parents, de voir le bébé. Mais cela ne correspondait pas à la demande de certains. Aujourd’hui, le balancier est revenu au milieu.» Ainsi, les hôpitaux – du moins les grands – laissent-ils la liberté de voir ou non le «non-né». Des photos de ce dernier sont prises, afin de répondre à des demandes ultérieures.
«Cet encadrement est important car il permet aux parents de savoir qu’ils peuvent obtenir de l’aide. Et c’est une forme de reconnaissance», souligne Sandrine Limat Nobile. Pourtant, tous n’en profitent pas. Pour certains, le milieu hospitalier est lié à des souvenirs trop pénibles pour qu’ils puissent en franchir à nouveau la porte. D’où l’importance des associations comme Agapa, qui offrent une écoute loin de ces mauvais souvenirs.
Outre l’écoute, l’association propose une vaste documentation. Elle vient d’ailleurs de publier un livre de contes destiné aux frères et sœurs des «non-nés». Car les fratries souffrent, elles aussi, du deuil périnatal.
Agapa Suisse Romande, tél. 026/424.02.22, www.agapa-suisseromande.ch
Stéfane a attendu 38 ans avant d’avoir une existence réelle
Felicidad et Daniel JaquiéryDR
Il aura fallu trente-huit longues et douloureuses années avant que Felicidad et Daniel Jaquiéry puissent donner à Stéfane, leur premier enfant mort durant l’accouchement, une existence concrète. Par un acte de naissance et un autre de décès que leur a fourni le Pr Hohlfeld, en même temps que l’explication de ce qui s’était passé. «C’est le premier médecin qui nous a écoutés, et le seul», dit Fely avec reconnaissance. Et par une tombe très symbolique dans le cimetière du village, qui leur a permis de donner à ce fils qu’ils n’ont jamais vu une existence tangible, de l’ancrer dans la société et dans leur histoire familiale malmenée par le drame.
En cette année 1969, Fely a 19 ans et Dany 23 ans lorsque s’annonce l’heureux événement. Mais le 11 décembre, le bonheur tant attendu n’est pas au rendez-vous. A la maternité, la future maman – qui est à terme – doit patienter de longues heures avec des contractions anormalement douloureuses et irrégulières avant d’être prise en charge. Le personnel médical découvre alors que le cordon ombilical du bébé est placé de telle manière qu’il appuie dessus et s’étouffe en tentant de quitter le ventre maternel. La césarienne s’impose et Fely est envoyée dans le sommeil artificiel pendant que Dany patiente dans le couloir, ignorant tout de la tragédie qui se joue.
«A mon réveil, il n’y avait que mon mari à côté de moi», se souvient Fely en retenant ses larmes. Et de poursuivre avec une intense émotion: «C’est lui qui m’a annoncé la mort de Stéfane. Je n’ai jamais vu mon fils. On ne m’a rien demandé parce que je dormais. Je n’ai eu aucune aide, aucun soutien». Daniel n’a pas vu l’enfant non plus. «On m’a fait signer des papiers pour l’autopsie. J’étais tout jeune, je ne connaissais pas mes droits et j’ai laissé faire.»
En cette fin des années soixante, on ne s’embarrasse guère de psychologie. Tout ce que le couple s’entend dire, c’est: «Vous êtes jeune, vous aurez d’autres enfants!» ce qui n’aide pas les Jaquiéry à faire leur deuil de ce fils qu’ils ne connaîtront jamais et de cet avenir anéanti. D’autant que Dany suit les conseils du médecin: il évite d’aborder le sujet et minimise son importance, croyant protéger Fely. La jeune femme, elle, souffre et déprime. Elle n’a qu’une envie, qu’un besoin: crier sa douleur et que celle-ci soit entendue, prise en considération.
Fely devra attendre fin 2006 avant de trouver cette oreille attentive à l’association Agapa. Trente-sept années faites de déprimes, de révolte, de colère et d’incompréhension, de souffrance intrinsèquement liée au bonheur de trois nouvelles maternités. Avec, toujours, cette douloureuse question à laquelle personne ne veut répondre: qu’est-il arrivé à Stéphane?
En participant au groupe de parole d’Agapa, «j’ai enfin pu dire cette souffrance à des gens qui la comprennent. La douleur est toujours là mais, maintenant, je me sens apaisée», explique Fely. «Comme tous les autres hommes présents, pour la première fois, j’ai pu me lâcher, sortir de mon carcan», enchaîne Dany.
En même temps que ce travail thérapeutique, l’association a soutenu les Jaquiéry dans leur quête d’explications et de reconnaissance. C’est ainsi que le 14 décembre 2007, ils ont pu donner une sépulture à Stéfane. «Nous avons pu le faire entrer dans la société et, en même temps, le laisser partir», raconte Dany avec douceur. Un acte d’autant plus important que toute la famille a été marquée par ce deuil resté si longtemps tabou.
A.-I. A.
Des contes pour les plus jeunes
En mars, Agapa a publié le livre Contes pour enfants. Car le décès prématuré d’un petit être à naître ne déstabilise pas que les adultes. Cet ouvrage est d’ailleurs né des besoins d’une jeune fratrie, pour laquelle un groupe de parole avait été mis sur pied l’an dernier.
«L’équipe a cherché des moyens ludiques pour animer ce groupe. Nous avons pensé aux contes comme fil rouge, et découvert qu’il n’existait pratiquement rien sur le drame particulier du deuil périnatal», explique Sœur Danièle Perrier, l’une des fondatrices d’Agapa.
Sophie Elaty, membre de l’association, s’est alors mise à la tache et a rédigé quatre histoires. «Le conte a un grand avantage, explique-t-elle. C’est une invitation à parler que l’enfant peut accepter ou refuser. Il est libre d’y voir une simple histoire ou un moyen qui lui permet de s’exprimer.»
Pour les illustrations, Agapa a invité quatre étudiantes en art à mettre les textes en images.
Contes pour les enfants, de Sophie Elaty, à commander sur le site internet agapa-suisseromande.ch. Prix : 30 francs.
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