«Fichez la paix aux vivants!»
Bernard Crettaz© DR
Le sociologue valaisan Bernard Crettaz s’intéresse depuis des années aux rites et aux coutumes qui accompagnent la mort dans notre société. Il a écrit plusieurs ouvrages sur ce thème, dont Vous parler de la mort (Ed. Ayer PortePlumes, 2003) et Petit Manuel des Rites mortuaires (collectif, paru aux Ed. La Joie de Lire en 1999). Il a aussi fondé la Société d’études thanatologiques suisse, qu’il préside depuis 1982 et anime régulièrement les «Cafés mortels», qui proposent de se réunir au bistrot pour parler de la Grande Faucheuse.
FEMINA: A quoi sert la cérémonie des obsèques?
BERNARD CRETTAZ: C’est l’un des rites fondamentaux de l’humanité que tous les peuples connaissent: elle permet de dire adieu à quelqu’un. A travers une mise en scène faite de gestes, de paroles et d’action qui doivent être connus et partagés par la communauté, on dit au mort qu’on va le pleurer et qu’il s’apprête à entrer dans un autre monde. En Occident, entre les années 1960 et 1980, on s’est détourné de ce rite, croyant que l’on pouvait s’en passer. Mais on s’est rendu compte que lorsqu’il n’est pas vécu, le deuil ne peut pas se faire ou devient pathologique.
Préparer ses obsèques de son vivant devient un phénomène courant. Qu’est-ce que cela révèle de notre société?
Cette démarche existe depuis longtemps, mais autrefois elle était réservée aux grands de ce monde: ils soignaient la mise en scène de leur sortie car elle allait constituer l’un des chapitres de leur biographie future. C’est ce qu’a fait par exemple François Mitterrand qui avait réglé ses obsèques dans les moindres détails. Avec la disparition des communautés de quartier et des paroisses, ce phénomène a commencé à se manifester au sein du peuple. Les gens sont de plus en plus livrés à eux-mêmes et ont perdu toutes références religieuses ou communautaires: ils ne savent plus quoi faire. Alors chacun bricole ce qu’il souhaite dans une totale liberté.
Est-ce une bonne manière de se préparer à sa mort?
Non, je ne pense pas que ce soit une bonne façon d’affronter la mort. Il y a quelque chose qui me paraît louche là-dedans. En fait, c’est plus une manière d’avoir une emprise sur les autres et cela peut parfois même se transformer en exercice tyrannique sur les vivants. En s’attachant aux détails, c’est aussi une manière d’éviter la mort. On risque de passer ainsi à côté d’une dimension essentielle. Je pense que nous avons tous besoin d’un tiroir à outils pour se préparer avant tout à la mort d’un proche. C’est ça qui est vraiment important.
N ’est-ce pas tout de même un soulagement pour les familles?
Dans ces moments, ceux qui perdent un proche doivent penser à une foule de détails; chaque geste fait partie du récit de leur deuil et va se loger à l’intérieur d’eux-mêmes. On n’a pas le droit de priver les vivants de cette dimension. Alors je dis aux gens: fichez la paix aux vivants, de toute façon, vous ne serez plus là! Remettez-leur un carnet d’épargne pour cette occasion et laissez-les faire. Et s’ils ont peur que leur mort cause des ennuis à ceux qui restent, il faut leur rappeler qu’alors ils n’embêteront plus personne!
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