C'était mon grand copain d'adolescence, qui a toujours une place de choix dans mon cœur même si, les routes du destin ayant leurs propres lois, nous ne nous étions pas beaucoup vus ces dernières années. Mais à 15 ans, bon dieu, nous partagions découvertes musicales et anxiétés amoureuses - et nous ne rappelions jamais une fille sans avoir consulté l'autre. Ça n'arrivait pas souvent, remarque, puisque nous n'étions encore que des amateurs boutonneux de jeux vidéo. Ce fut aussi le complice des premiers concerts - Sting et Johnny Clegg - et plus tard, au temps du jazz, de l'AMR. Quand la centrale de Creys-Malville agitait tous les écologistes et tous les esprits raisonnables du canton de Genève, il m'avait dessiné le schéma d'un réacteur nucléaire et expliqué avec détail et clarté les spécificités des surgénérateurs. Il aimait la chimie et fabriquer des explosifs récréatifs - si bien que je me souviens d'un vendredi soir passé aux urgences, quand nous avions 20 ans, parce qu'une de ses inventions lui avait détonné sous les doigts. Je suis convaincu que les chimistes font de bons cuisiniers, et c'est à lui que je dois cette évidence, car il régalait ses amis de plats invraisemblables et ma mémoire porte encore une trace vive de ses choux farcis à la crème ou des brochettes tandoori qu'il apprêtait peinard sur un grill public au bord du lac. Surtout nous fûmes de loyaux coéquipiers dans l'exploration de cette ville que, lors des longues soirées d'été, nous arpentions de long en large en quête de la terrasse idéale. Il avait joué, vers 14 ans, dans les bâtiments désaffectés de l'usine de dégrossissage d'or qui allait devenir l'Usine. Quand cette dernière a ouvert, David regardait autour de lui en disant "Incroyable" et, pointant l'index vers le bar: "Avant ici, quand il fallait escalader la gouttière jusqu'au premier pour entrer, il y avait un établi de granit couvert de copeaux d'or". La bière prenait alors une saveur secrète. Et sur ces copeaux d'or magiquement évoqués par ce fidèle ami allait croître le cœur pulsant de la vie nocturne genevoise, des espoirs amoureux et des retours solitaires. Il aurait fait un merveilleux vieillard, plein de science et d'histoires et de trucs pour faciliter la vie des jeunes. Un soir où nous mangions chez une copine qui allait devenir ma femme, celle-ci mentionne en passant un problème avec sa porte d'entrée; et lui, ni une ni deux, il sort un petit étui rempli de micro-tournevis et il répare la serrure à onze heures le soir avant de partir en piste. On l'appelait Mac Gyver - du nom de ce héros improbable de série américaine des années 80 qui était capable de fabriquer une bombe atomique avec un dé à coudre et du fil dentaire. Et avec ça, une espèce de droiture civique que je n'ai pas souvent rencontrée - il était pompier-volontaire depuis des années à côté du boulot et se levait souvent en pleine nuit pour prêter main forte à des gens prisonniers des flammes. Ce mec était fait pour devenir un vieux sage. Mais j'apprends par la bande aujourd'hui qu'il est mort il y a dix jours - et j'ai piteusement manqué l'occasion de lui dire au revoir. Encore un cancer à la con merde ça fait chier. Alors pardon de t'avoir raté dans la dernière ligne droite, vieux frère, je t'aime, fais bon voyage.