J'ai connu Laurent en 1988, du temps de l'IUED et j'ai travaillé avec lui comme son assistant pour le cours de sociologie politique, pendant trois ans. Laurent ne correspondait pas au cliché du 'professeur', de l'académique... Il était un homme modeste, sensible, curieux, nullement égocentrique, bon, juste. Au début j'étais étonné de ses choix. Il avait démissionné d'un poste de professeur à l'Université de Lausanne pour un poste de chargé de cours à l'Institut. Il m'avait confié qu'il n'en pouvait plus du 'tribalisme académique', des relations de pouvoir étouffantes et qu'il voulait revenir à la recherche, sans positions de prestige. A l'époque de notre collaboration, il travaillait sur les relations entre littérature et politique en Afrique. Il m'a fallu du temps pour comprendre le sens de son travail, mais je lui suis reconnaissant de m'avoir expliqué l'importance des artistes pour comprendre les sociétés dont ils font partie. Ses intérêts n'étaient pas ceux des politologues 'mainstream', mais plutôt des anthropologues, il affectionnait les perspectives micro-sociologiques. Autant il était mal à l'aise dans les cours magistraux, autant il aimait travailler en tête-à-tête avec les étudiants. Je ne saurai dire le nombre d'étudiants africains qui ont accouché leur mémoire grâce à son aide. Il exerçait un vrai art de la maïeutique...
Nous partagions un même grand bureau, qui m'a donné de belles occasions de discussions et de rencontres avec lui. Des rencontres, oui, car en effet nombreux étaient ses anciens étudiants et collègues congolais ou angolais qui débarquaient à l'improviste au bureau. Il s'agissait de personnes, en majorité d'Afrique sub-saharienne, mais aussi d'Afrique du Nord, de tout genre: des ministres ou anciens ministres, des professeurs d'université, en Afrique ou aux USA, des fonctionnaires, des anciens militaires, ou tout simplement des anciens étudiants. Des personnes qu'il avait côtoyé lors des ses années passées en Afrique et avec lesquelles il avait partagé diverses expériences. Et pour moi, qui travaillais au Moyen-Orient, c'était la découverte de tout un monde... Les discussions qui commençaient au bureau l'après-midi, se terminaient invariablement tard dans la nuit dans son appartement de la vielle ville à Genève, après un bon repas et quelques bons vins. Laurent était généreux de son temps et de ses moyens. Et je n'oublierai jamais comment nous pouvions bien rigoler ensemble...
En tant qu'assistant, j'étais parfois gêné ou triste du fait que certains collègues se moquaient de lui car il ne 'jouait pas le patron' universitaire classique... Mais derrière ses lunettes de l'époque, aux verres 'culs de bouteille', se cachait un homme au grand charme. Je peux d'ailleurs témoigner du nombre de femmes qui n'en ont pas été insensibles... Aujourd'hui, je n'ai pas réussi à aller à la cérémonie de son enterrement, une certaine tristesse me paralysait. Ces quelques lignes sont ma façon de le remercier et de lui dire qu'il aura toujours une place dans mon coeur.
De la part de Riccardo Bocco