Je me regarde souvent dans la glace. Mon plus grand désir a toujours été de me découvrir quelque chose de pathétique dans le regard. Je crois que je n'ai jamais cessé de préférer aux femmes qui, soit par aveuglement amoureux, soit pour me retenir prés d'elles, inventaient que j'étais vraiment bel homme ou que j'avais des traits énergiques, celles qui me disaient presque tout bas, avec une sorte de retenue craintive, que je n'étais pas tout à fait comme les autres. En effet, je me suis longtemps persuadé que ce qu'il devait y avoir en moi de plus attirant, c'était la singularité. C'est dans le sentiment de ma différence que j'ai trouvé mes principaux sujets d'exaltation. Mais aujourd'hui où j'ai perdu quelque peu de ma suffisance, comment me cacher que je ne me distingue en rien? Je fais la grimace en écrivant ceci. Que je connaisse enfin une aussi intolérable vérité, passe encore, mais vous autres! À vrai dire, il se glisse dans ma gêne ce léger sentiment de plaisir acide qu'on éprouve à proclamer une de ses tares, même si celle-ci n'a pas la moindre chance d'intéresser le public. [...] Ce n'est donc pas pour le plaisir de vous entretenir que j'ai pris la plume, ce n'est pas non plus pour mettre en vedette mes dons littéraires. Là, je suis contraint d'ouvrir une parenthèse, mais vous dû éprouver vous mêmes que sitôt que vous tentez de vous expliquer avec franchise, vous vous trouvez contraint de faire suivre chacune de vos phrases affirmatives d'une dubitative, ce qui équivaut le plus souvent à nier ce que vous venez d'affirmer, bref, impossible de se débarrasser du scrupule un peu horripilant de ne rien laisser dans l'ombre.
Louis-René Des Forêts in Le Bavard pages 7, 8,9, L'imaginaire Gallimard
De la part de Muriel Dovaz